En duo avec Vehlmann, Frantz Duchazeau avait déjà sorti quelques très jolis récits comme La nuit de l’inca, Les cinq conteurs de Bagdad ou encore Le diable amoureux et autres films jamais tournés par Méliès mais c’est véritablement en solo qu’il a démontré toute sa singularité graphique et narrative. Dans des livres comme Les vaincus, Le rêve de Météor Slim, Debout les morts, Les derniers jours de Robert Johnson, Le peintre hors-la-loi ou encore Les jumeaux de Cocono station, des récits dans lesquels il s’intéresse très souvent aux laissés pour compte, aux marginaux, aux opprimés. C’est une nouvelle fois le cas avec Marcel Bascoulard, son dernier récit, magnifique portrait paru chez Sarbacane, dans lequel il raconte les derniers mois d’un artiste clochard qui aimait s’habiller en femme et avait décidé de vivre en marge des hommes, à Bourges, dans un camion rouillé, sans eau ni électricité, pour ne se consacrer qu’à son art : la poésie, le dessin et la photographie. On a rencontré son auteur à Bourges lors du festival Bulleberry pour en parler. Assis sur un banc, entre la cathédrale, devant laquelle Bascoulard passait quasiment tous les jours pour repartir à son camion nourrir ses chats et le Parvis des métiers, salle où une belle exposition (visible jusqu’au 25 octobre) est consacrée à son travail sur ce récit…
On va commencer par parler de Bascoulard qui est la grosse actualité pour vous même s’il y a aussi la réédition de Pierre de Cristal sous un autre titre (NDR : L’âge de cristal). Est-ce que vous pourriez nous expliquer un peu ce qui vous a donné envie de vous intéresser à Marcel Bascoulard ? À quel moment, en fait, vous avez entendu parler de lui et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire un récit ?
Frantz Duchazeau : Moi, j’ai découvert Bascoulard pendant l’exposition à la Halle Saint-Pierre (NDR : à Paris) en 2015. Parce que j’habite à côté, donc j’y suis allé par curiosité. C’était une exposition sur les dessinateurs oubliés. Donc il y avait des dessinateurs, je me souviens plus lesquels, dont Bascoulard. Il y avait quelques dessins de Bascoulard. J’y suis allé surtout pour voir les dessins, mais ce qui m’a vraiment subjugué, c’est plutôt les photos. Les photos de lui habillé en femme qui m’ont complètement… Je trouvais ça incroyable quoi. Il y avait une photo au début de l’expo qui était agrandie en grand format, qui était vraiment saisissante à voir. Très très, très impressionnante quoi. Et voilà, c’est à ce moment-là que j’ai découvert Bascoulard et ensuite, je l’ai un peu oublié pendant sept, huit ans. Et puis quand même, je me disais de temps en temps, il faudrait que j’achète le bouquin là, que j’ai vu, me renseigner un peu sur ce personnage, qu’il y a peut-être quelque chose à faire sur lui. Donc j’ai acheté le bouquin de Martinat, le plus connu (NDR : Dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée), qui a été réédité depuis. Je l’ai lu et puis après, j’ai acheté tous les livres qui concernaient Bascoulard parce que vraiment, je suis tombé petit à petit amoureux du personnage quoi. Et euh, parce qu’il y avait une espèce de pureté qui se dégageait de lui, il y avait une espèce de sincérité, aucune pose de sa part. Et c’est quelqu’un qui, voilà, par sa vie elle-même, il était euh… C’est quelqu’un, je ressentais qu’on ne pouvait pas l’acheter, en fait. Il était, il voulait vivre en dehors de la société, comme il le disait. Et en plus, il refusait tout ce qui concerne les codes sociaux tels que toute la société nous impose dès qu’on est enfant quoi. Donc, lui, il s’était départi de ça très vite. Et puis cette espèce de, de…les choses se percutent entre elles, c’est-à-dire le fait qu’il s’habille en femme, qu’il y a un côté fascinant de voir ça, parce qu’en plus à l’époque où il le faisait, personne le faisait. C’était vraiment quelque chose de complètement fou. C’est aussi pour ça qu’on devait le prendre pour un cinglé. Bon, il dessinait, il y avait une espèce d’obsession du dessin et du détail dans tous ses dessins. Et puis ce côté un peu abstrait qu’il cherche à faire. Et puis, euh, cette vie radicale loin des hommes, dans un camion. C’est ça, toutes ces choses-là mises ensemble se répondaient, en fait. Et moi, j’ai trouvé ça hyper touchant. Je suis même encore plus touché après avoir fait l’album qu’au moment où je le faisais, presque. Parce qu’en fait, petit à petit, je prends conscience de l’envergure du personnage. Et donc, c’est quelque chose moi qui me touche particulièrement quoi. Et puis en plus, on ne peut que tomber amoureux du personnage quand on l’entend parler. Parce qu’il y a trois vidéos qui existent sur lui. Les trois vidéos, on en parle très peu de ça dans ce que je lis dans les livres. Il est vraiment une inspiration, c’est quelqu’un hors du temps. La façon dont il parle, personne ne s’exprime comme ça et c’est fascinant. Voilà, en fait, j’ai résumé à peu près tout ce qui me fascine chez lui là en peu de phrases…

On sent que même maintenant, alors que le livre est sorti depuis quelques mois, vous avez du mal à quitter le récit…Vous avez du mal à quitter Bascoulard. Vous me disiez tout à l’heure que ce week-end, vous avez profité du festival pour vous rendre sur les lieux où il vivait, aller voir les restes de son camion par exemple.
À chaque fois que je viens, je vais au camion et puis euh, je vais aussi au cimetière et oui j’ai du mal à m’en sortir et j’aimerais faire un livre 2 sur Bascoulard, c’est-à-dire où je parle de son enfance plutôt, c’est-à-dire au moment où il est devenu seul avec son frère, où la mère était en hôpital psychiatrique et le père assassiné. Et je voudrais montrer cette lente dérive vers la solitude en à peu près cent cinquante pages comme le premier tome. Et donc ça dépendra des ventes du premier tome. Sinon je, ce sera pas possible en fait. Oui, c’est un deuxième tome qui expliquerait un petit peu les choix qu’il a faits ensuite. Oui et puis ça, en fait, c’est peut-être même pas pour expliquer, mais c’est pour rester avec lui encore. Oui. C’est plus…c’est plus égoïste de ma part d’ailleurs. C’est même pas pour le faire connaître ni rien, c’est pour rester encore avec lui pendant deux, trois ans, même plus si je…. En fait, j’ai pas besoin de raconter son histoire. C’est une façon de rester avec le personnage en fait. Ca arrive peu de fois. Enfin moi, je fais pas de séries, tu vois, donc je n’ai pas l’occasion de rester longtemps avec des personnages. Donc à chaque fois qu’on crée un album, après on est obligé de s’en séparer, c’est plus ou moins difficile. Mais là, en l’occurrence, c’est… J’aimerais, j’aimerais tellement le retrouver en faisant un tome deux quoi. Enfin, je sais pas…
C’est sûr que c’est un personnage totalement atypique. En même temps, on sent aussi une volonté de votre part dans le récit et dans ce que vous dites d’un peu le réhabiliter.
Parce qu’en fait, à son époque, il était quand même méprisé, on l’insultait. Bon, c’était il y a quelques décennies, mais… Ouais, il fallait montrer le contexte dans lequel il vivait. Parce que d’ailleurs dans l’interview de Collaro, il dit : « Mais alors, qu’est-ce que ça vous fait d’être détesté par tous les gens autour ? » Et sa réponse, c’est : « Euh, ça atteste ma conviction et ma force morale ». Voilà, il faut la trouver cette phrase quand même. C’est sûr. Il répond du tac au tac. Je veux dire, être radical à ce point-là….Mais en plus, c’est quelque chose que je comprends très bien, ce côté radical, très vite, où finalement, bon ben, à quoi bon continuer une vie comme tout le monde…Mon père est plus là. Il détestait son père puisqu’il était très blessant et violent avec toute la famille. Et à quoi bon reproduire un chemin familial qui éclate comme ça ? Ça n’a plus de sens pour lui, très jeune à dix-neuf ans. Donc petit à petit, il s’est laissé… Le petit frère est parti chez un tuteur, lui, il a commencé à dériver tout doucement, à aller habiter dans le quartier d’Avaricum qui n’existe plus à Bourges, c’est un quartier à prostituées. Et puis il habitait un taudis en fait. Moi, je vais pas gagner ma vie comme tout le monde. Je vais juste dessiner et vivre de, entre guillemets, de mon art quoi. On me demande des dessins, je suis prêt à les brader pour rien, pour avoir juste une bouteille de lait et une boîte de sardines. Pour ses chats et puis voilà. Mais de toute façon, il était déjà anticonformiste avant, je pense. C’est, ça n’a fait qu’amplifier et confirmer, à dix-neuf ans, le fait de… qu’on tue son père, ça n’a fait que confirmer le fait qu’il voulait pas être comme tout le monde. Et d’ailleurs après, il est allé un peu aux Beaux-Arts, mais il est resté très peu de temps parce qu’il faisait rien comme tout le monde. On lui demandait de dessiner une poterie par le haut, il commençait par le bas. Enfin, il inversait tous les codes en fait. Ouais, j’imagine qu’au niveau discipline, c’était pas ça…Et puis l’âge venant, après, quelqu’un comme ça, tu peux pas le plier aux codes sociaux, c’est impossible. Et c’est ça qui est beau. C’est ça, il y a une démarche de pureté en même temps. Ah jusqu’au-boutiste, ouais. Même presque inconsciente. Et il y a cette fascination aussi pour la…Il y a un côté répulsion/ fascination, tu vois, c’est un personnage comme ça, parce qu’il a à la fois, il fait exprès d’être cradingue et de perdre ses dents et de faire des grimaces pas possibles sur les photos ou même dans la rue en se grattant pour éviter de se faire emmerder, pour éviter les gens, pour éviter tout le monde quoi. Moi, je trouve ça…de le vivre toute une vie entière, je trouve ça très fort. Ah ben c’est sûr. C’est le prix à payer. Le prix, il l’a payé, lui. Ah oui, toute sa vie. C’est ça !
Alors, on est le week-end de BulleBerry, le festival de BD de Bourges et il y a une très belle exposition qu’on a regardé un petit peu ensemble là derrière nous, qui est justement consacrée à Bascoulard et à votre récit. Ça doit être un beau moment pour vous…
Ah ouais, c’est un très beau moment parce que quand je suis venu là il y a un an regarder tout ça, la cathédrale…j’étais en train de terminer l’album. Je me disais : « Bon ben qu’est-ce que ça va donner cet album ? » Ça va intéresser personne parce que raconter la vie d’un clodo, je pensais pas que ça allait prendre à ce point-là. En tout cas dans la presse. Mais après, au niveau des ventes, c’est différent. Et puis avoir une affiche de Bascoulard en face de la cathédrale…lui, il passait tous les jours entre ces tours, ça paraît fou. C’est le rêve et la boucle est bouclée, en fait. Pour le coup, je trouve que c’est super. Et puis de lui rendre hommage, surtout parce que la ville ne lui a pas rendu hommage vraiment à Bascoulard parce que y a pas eu d’expo de lui depuis des décennies. Il y a une pauvre statue derrière des poubelles dans la rue Mirebeau. Il y a une pauvre tête sur un socle où les pigeons viennent chier dessus. Enfin, je trouve ça pitoyable…
Et quand il y a eu des expos de lui, en fait, on n’a pas tenu compte de ce qu’il voulait parce qu’on a exposé les dessins qu’il faisait pour les gens. Mais c’est pas des dessins auxquels il donnait de l’importance.
Ben non, en fait, c’est des dessins qu’il faisait comme des cartes postales. Parce que c’était plus facile à vendre. C’était alimentaire. Au lieu de prendre une photo d’un monument, il le dessine. Et après en plus, certains, il les prenait en photo. Il faisait plusieurs tirages, il les mettait en vente dans les boutiques. Et puis de toute façon, les dessins, il les bradait. La plupart du temps, il les donnait. Hier, il y a quelqu’un qui me racontait que sa mère, elle était poissonnière à l’époque et elle emballait le poisson avec les dessins de Bascoulard…Tellement, ils en avaient rien à foutre, si tu veux…T’imagines le truc. Les monuments de Bascoulard me fascinent pas spécialement. Je trouve que c’est honorable parce que il était debout dans le froid, dans le vent, en train de dessiner des espèces de monstres d’architecture. Après, je trouve qu’il est meilleur dessinateur quand il fait la nature, quand il peint, quand il dessine des arbres. Y a quelques dessins comme ça qu’on peut voir. J’en ai postés sur Instagram, sur la version tableaux et gravures que j’ai d’Instagram. On voit des dessins de paysages et je trouve qu’il est bien meilleur au niveau paysages que pour les monuments. Surtout, c’est pas seulement un dessinateur de monuments en fait. Voilà. Et puis après, j’aime beaucoup ses autoportraits. Je trouve…y en a un dans l’expo qui est magnifique, qu’il a dû faire dans son camion, en pleine nuit, souvent avec une bougie comme éclairage. C’est fascinant. Tous ses paysages sont très beaux. C’est là où on voit que c’est un grand dessinateur en fait.

Dans le récit, vous vous mettez un peu dans ses pas parce que vous aussi, vous proposez de très beaux dessins de la cathédrale, des paysages…
Oui. J’ai essayé de…pas tellement pour les personnages, mais pour les décors, de prendre un peu son style. Mais en même temps, j’ai finalement un style assez proche de lui, donc c’était pas compliqué non plus. Et puis après, lui, il fait des hachures. Moi, je fais plutôt des nuances de gris. Donc le résultat, au final, n’est pas le même, mais ça veut dire la même chose. Oui, on peut, on peut avoir l’impression que c’est lui qui les a réalisées quoi.
Oui oui, on peut. J’imagine, c’est ce que vous recherchiez aussi.
Oui oui, vraiment, c’était l’occasion aussi de faire…de se mettre dans ses pas. Mais ce que je voulais surtout, c’est de, au-delà du dessin, c’était vraiment qu’on sente qui il était. Et d’ailleurs, je suis très content parce que les gens qui l’ont connu, j’ai eu plusieurs témoignages où ils me disent : « Mais ouais, c’est ça, c’était lui. Il y a pas de problème. » La dimension qu’on n’a pas dans la bande dessinée, c’est qu’on peut pas l’entendre parler. Mais les gens, quand ils l’entendent parler, ils sont fascinés de l’entendre.
Il a une diction particulière effectivement.
Il a une diction très particulière et ça rajoute une dimension pour le personnage. Et dans la bande dessinée, on peut pas faire ça. Donc il faut quand même le montrer d’une autre façon, d’un autre moyen. C’est-à-dire que je me souviens que quand l’éditeur a lu l’album la première fois, il me dit : « Ah mais génial, il est, il est dans son truc ». Il est dans son truc, lui, il est…tu vois, il est sur ses dessins, il veut pas qu’on l’emmerde, il est dans son camion en train de penser. Il pense à ce qu’il est en train de dessiner, il dit des phrases. Et puis voilà, c’était la seule façon pour moi de pouvoir…qu’on puisse se mettre dans sa tête en fait.
Oui, il fallait compenser.
Voilà. Et puis effectivement, le problème de diction, au tout début, je me suis dit : « Je vais faire des pointillés entre les mots ». Mais ça va être compliqué peut-être pour le lecteur. J’ai essayé parce qu’il y a beaucoup d’espace quand il parle entre les mots mais en fait, ça marchait pas. Je me suis dit : « Je vais perdre les lecteurs, là, ça va pas le faire ». Donc en fait, il y a plein de problèmes comme ça à régler à la narration, tu vois. En fait, à un moment donné, tu vois que ça marche ou pas et puis tu supprimes.
Oui, vous avez trouvé une autre façon du coup.
Voilà. Donc le truc, c’était de rendre hommage à un homme pur en fait .
Du coup, on disait que vous avez du mal à sortir de ce livre et de Bascoulard. Est-ce que vous avez quand même commencé à travailler sur un autre projet ? Même s’il y aura ce tome deux, peut-être, sur Bascoulard…
J’ai fait cent pages d’un autre album, là, qui en fera cent cinquante sur une maladie neurodégénérative qu’il y avait dans ma famille. C’est un autre sujet.
Vous revenez un petit peu à quelque chose d’autobiographique alors…
Oui, oui, c’est autobiographique. C’est pour montrer ce que c’est que de vivre avec quelqu’un qui part dans d’autres sphères en fait. Voilà, donc ce sera pas spécialement gai non plus, mais moi, de toute façon, je n’ai pas envie de faire ni de western ni de bataille dans l’espace ni tout ça. Donc, je me sers un peu de ce qui est autour de moi.
En parlant d’autobiographie, il y a L’âge de cristal qui ressort. Qui est derrière cette réédition? C’est vous qui en avez eu l’idée ou on est venu vous le proposer ?
Non non, c’est Céleste Surugue qui est l’éditeur d’Astérix, qui m’a contacté par Instagram en me disant : « Ah moi, j’aime cet album, j’aimerais bien le rééditer. » J’en revenais pas et je lui dis : « OK, on…je récupère les droits et on le fait. Mais par contre, je vais refaire plein de trucs dedans. » Je voulais refaire tout l’album en fait. C’est ça. Je voulais le redessiner parce que ça aurait mérité d’être redessiné mais…
Parce que vous n’étiez pas content de certaines choses ?
Le problème, c’est que j’avais pas eu beaucoup de temps pour le faire à l’époque. Donc il y a des trucs qui sont hyper blindés. Et là, je me suis pris quatre mois de plus pour refaire pas mal de trucs. Mais ça m’a permis de refaire dix pour cent de l’album si tu veux. Mais j’aurais aimé le refaire entièrement, mais en fait, il aurait fallu le repayer entièrement et moi, j’ai pas les moyens de passer un an sur un album comme ça… Mais j’aurais bien aimé faire ça ouais. Mais en même temps, ça n’avait pas de sens parce que l’histoire, elle vieillit aussi comme ça…Même s’il y avait eu un meilleur dessin, l’histoire ne se serait pas mieux lue. Oui l’histoire était là, c’est ça. Et donc c’est Robinson qui m’a proposé de l’éditer et ils m’ont dit : « On fait comme tu veux, on fait ce que tu veux ».

Et c’est un livre qui vous tient à cœur donc c’était une bonne nouvelle…
C’est un livre qui me tient beaucoup à cœur. Je crois qu’il y a une très bonne presse. Après, il y a des gens qui comprennent rien à l’album. Il y a des gens qui sont pas sensibles à certaines choses, mais pour moi, c’est un album important, parce que c’est une façon de remettre des sensations sur des sensations d’enfance. Et on est tous perclus par plein d’émotions dans une journée, il y a des moments où on se rappelle son enfance avec une lumière un peu spéciale et tout. Et en fait, je voulais reconnecter un peu avec ça quoi, sans prétention. Et donc je voulais reconnecter avec cette espèce d’enfance perdue où le temps file à toute allure et on sent qu’on peut pas le…on s’éloigne de plus en plus de ce moment-là et c’est triste en fait. Et Bascoulard devait certainement penser à tous ces moments aussi, quand il était enfant ou quand tout, entre guillemets, se passait bien pour lui. Et après tout a dégringolé et ça arrive à plein de gens évidemment dans la vie. C’est juste, on me donne la possibilité de raconter une histoire. Après, évidemment, il faut faire une narration et tout quoi, mais… Donc moi, je m’empare du truc, je propose et puis si ça se fait, c’est bien. C’est tout en fait. Et ça va pas plus loin que ça.
J’ai encore deux questions. Ça fait quelques années maintenant que vous faites des livres en auteur complet mais on oublie un peu que vous avez commencé en étant uniquement dessinateur et vous avez beaucoup travaillé avec Vehlmann au début…Quel regard vous portez sur cette période-là ?
Bah, je porte pas trop de regard parce j’avançais un peu dans les albums en sachant pas trop quoi faire de cette carrière de dessinateur. Je voulais être surtout dessinateur, mais en fait… Mais au bout d’un moment, tu te rends compte que finalement, ça va…ce truc va virer court. C’est-à-dire que tu vas pas te contenter d’être juste l’exécutant d’un album, d’une histoire. Donc moi, ça me suffisait plus. Je voulais…j’avais plus envie de raconter, de m’emparer de l’histoire à raconter et du dessin et de pouvoir être satisfait de ça en fait. Alors, quel regard je porte ? Ben, c’était les débuts quoi. Et j’aime pas trop d’ailleurs le dessin que je faisais à l’époque. J »étais très limité graphiquement. J’ai appris énormément en travaillant, en fait. Après, j’aurais pu garder le style de La Nuit de l’Inca toute ma vie. On aurait dit : « voilà, c’est ça Duchazeau ». Comme un Morris, tu vois, qui a fait le même truc toute sa vie. Tu déclines un petit peu ton style et puis on aurait dit : « voilà, c’est ça ». Un style un peu dépouillé, un peu fragile comme ça, comme La Nuit de l’Inca. Mais en fait, j’ai fait beaucoup d’efforts pour apprendre à mieux dessiner, à mieux proportionner mes personnages. Et donc quand je regarde ces albums-là, maintenant, ça me choque presque un petit peu. Alors que les originaux sont plus jolis parce qu’ils sont en noir et blanc. Parce que la couleur ne matche pas du tout avec mon dessin. Donc ça rajoute un côté…Tout ce qui est beau dans le noir et blanc est perdu à la couleur. Après, c’était comme ça, ça s’est présenté de cette façon…
Votre travail graphique a beaucoup évolué effectivement quand vous avez commencé en fait à écrire vos propres histoires…Et c’est devenu plus sombre, plus personnel aussi.
Bah oui, mais en fait c’est même pas calculé, ça a dérivé petit à petit comme ça. C’est-à-dire que Les Vaincus, qui a été mon premier album solo, en 2006, c’était un…je voulais absolument faire un truc sur les Incas et puis le style graphique a découlé de ça en fait, il a découlé du sujet en fait. C’est le sujet qui amène un graphisme chez moi. C’est pas une volonté de changer à tout prix de dessin quoi. C’est le sujet qui part vers un ailleurs en fait.
Et est-ce que ce n’est pas le fait d’être un auteur complet qui vous a libéré quelque part, qui vous a permis de vous dire : voilà, maintenant, tu peux le faire, tu peux faire ce que tu veux ?
Qui m’a libéré de mes limites aussi. Mais moi, j’ai quand même sans cesse essayé de repousser ces limites graphiques parce qu’il y avait des choses que je voulais faire et que j’arrivais pas à faire. Par exemple, tout ce que je fais maintenant dans les nuances de gris et compagnie, je l’ai trouvé par hasard ce truc-là. Et c’est vraiment le truc que je voulais trouver à un moment donné, que j’ai trouvé sur une page précise des Contes de Bagdad d’ailleurs, où on voit un personnage dans une prison, puis je savais pas comment me débrouiller, mais tout à coup, j’ai étalé la partie sèche de l’encre de mon pinceau et en fait ça faisait des grisés très jolis en noir et blanc. Et après que j’ai développé petit à petit jusqu’à l’album Les Vaincus et ça m’a décoincé. En fait, il y a des nuances d’ombre et de lumière à montrer en noir et blanc et au lieu de faire que des aplats comme Hugo Pratt, qui est très bien, hein, je voulais montrer qu’on pouvait peut-être faire autrement. C’est-à-dire qu’on peut faire parfois des petits grisés pour juste une ombre ou des grisés beaucoup plus durs pour montrer plus de dureté et de noirceur. Et en fait, la plupart des gens utilisent le fusain, mais le fusain, c’est plus compliqué à faire tenir sur le papier. Donc l’encre, non seulement c’est aussi bien que le fusain, mais en plus ça reste sur le papier. Et puis tu peux passer tes doigts dessus, ça s’enlève pas en fait. Et puis ça tient avec le temps en plus. Voilà comment j’ai réussi à décliner ce style graphique qui m’a permis d’aller un peu plus loin après et puis de développer tout ce qui est anatomie des personnages, d’être plus exigeant sur les décors, d’avoir des personnages qui tiennent au sol et de développer ensuite les dialogues, la narration…Et ça, on s’en rend pas compte quand on lit une BD, mais en fait, y a tout ça qu’il faut développer…Y a les dialogues, l’écriture, c’est très important. Tout est extrêmement important…



