Héros de la révolution cubaine, mégalomane qui a petit à petit renié ses idéaux, symbole de la lutte contre l’impérialisme américain, lieutenant un temps à la botte des soviétiques, dirigeant politique inconscient qui a mis son peuple en péril par aveuglement : Fidel Castro, personnage aussi controversé que fascinant, est bien entendu tout cela à la fois. Et qu’on l’admire pour ce qu’il a pu réaliser dans ses premières années politiques ou qu’on le haïsse pour ses travers ultérieurs, on ne peut nier qu’il est l’une des figures politiques les plus charismatiques et importantes de notre Histoire récente. L’homme est si complexe et il a eu tant de vies différentes que vouloir retracer son existence relève forcément de la gageure. Reinhard Kleist a pourtant relevé le défi avec brio.

La première difficulté consistait à trouver un biais scénaristique crédible, qui rende le récit vivant et qui permette d’embrasser le destin incroyablement romanesque de Castro dans sa totalité. D’où l’invention (très plausible cependant puisque nombre d’hommes et de femmes ont aussi fait ce choix) de Karl Mertens, jeune photographe allemand arrivé en 1958 pour couvrir la révolution en marche qui, séduit par la cause castriste…et le charme de l’une de ses combattantes, décide finalement de s’installer à Cuba. C’est lui qui, au crépuscule de sa vie, raconte, depuis son appartement décrépi de La Havane, le destin de ce qui est devenu son pays au travers de flash backs réguliers. Un destin tout bonnement indissociable de celui du Lider Maximo depuis des décennies !

Kleist met à profit les souvenirs du vieil homme pour revenir sur la jeunesse dorée du petit Fidel, qui a grandi dans une famille aisée et étudia chez les Jésuites tout en montrant dés son plus jeune âge un caractère bien trempé et une volonté de s’opposer aux injustices de toutes sortes ( dans une scène, on le voit même pousser les paysans employés par son père à la grève pour obtenir un meilleur salaire !) et mettre en exergue le courage et les qualités de meneur dont il fit preuve pour parvenir à libérer, après plusieurs tentatives infructueuses et d’incroyables péripéties (notamment une invraisemblable partie de cache-cache avec des soldats dans la jungle de la Sierra Maestra) le peuple cubain du joug du dictateur Batista (soutenu par les américains…). Suivent ensuite l’enthousiasme des premiers mois au pouvoir (et les premières décisions : réforme agraire, baisse des loyers, accès pour tous aux soins médicaux et à une formation…), les premières tensions avec les américains qui envoient des avions chasseurs semer la terreur dans les villes cubaines et qui soutiennent les contre-révolutionnaires, la décision de Castro de nationaliser les grandes entreprises (notamment pétrolières…) se trouvant sur leur sol puis la tentative d’invasion des anticastristes (dans la baie des cochons) soutenue par la CIA en 1960 et l’épisode des missiles nucléaires. Une période faste pendant laquelle Castro est apparu comme un véritable héros en s’opposant, lui le dirigeant d’une petite île des Antilles, à la première puissance mondiale, que Kleist brosse avec souffle et inspiration.

Mais c’est bien sur l’étape suivante de la biographie qu’on l’attendait au tournant. Et fort heureusement, l’auteur ne tombe jamais dans le piège de l’hagiographie et analyse, au contraire, la mécanique diplomatique (ce sont bel et bien les américains qui ont obligé le Lider Maximo à se rapprocher progressivement des soviétiques pour avoir une chance de survivre à l’embargo qu’ils lui ont imposé) qui a amené Castro à se radicaliser de plus en plus et à s’enfermer aveuglément dans son combat (pourtant perdu d’avance) contre son voisin ennemi, quitte à ce que son peuple en souffre. Il n’hésite pas non plus à mettre en avant les nombreuses zones d’ombre (comme les doutes sur l’explosion en vol de l’avion de Cienfuegos, camarade de Castro très aimé du peuple et donc potentiellement dangereux pour lui…) et autres reniements (contrôle des médias par peur de la critique, annulation de la promesse d’élections libres sous prétexte que le parti représentant la seule classe existante, celle des pauvres, était déjà au pouvoir !, arrestation de ceux montrant le moindre signe d’opposition ou même de désaccord…) du régime castriste.

Un livre somme (près de 300 pages qui se lisent comme un roman) qui parvient admirablement à saisir l’animal politique qu’était Castro (capable de discours enflammés, et un brin obscures…, de près de 4 heures à la tribune des Nations Unies…) mais aussi l’homme (qui détestait perdre à quel que jeu que ce soit et qui aimait les femmes) tout en nous faisant revivre quelques uns des épisodes clés de l’Histoire du vingtième siècle. Passionnant ! D’autant que le dessin de Kleist, un noir et blanc influencé par Eisner et l’école américaine, est très juste. Ses portraits de Castro ou Che Guevara sont impressionnants de vie et d’acuité.

 

(Récit complet – Casterman)