Printemps 1902, Saint-Pierre de la Martinique. Louis-Auguste Cyparis ne le sait pas encore mais il va bientôt devenir l’un des noirs les plus célèbres de toute l’Amérique ! Sans qu’il y soit pour grand chose d’ailleurs. Mais pour l’heure, il est en prison. Après avoir abusé de rhum, il a failli tuer un autre homme. Pendant ce temps-là, la montagne pelée, le volcan endormi qui surplombe la principale ville de l’île, se montre menaçante : des fumerolles nauséabondes sortent de son cratère et la montagne tonne régulièrement. Des signes avant-coureurs auxquels les responsables politiques locaux ne prêtent guère attention, tout occupés qu’ils sont à préparer les élections législatives. L’honneur des békés (les descendants des colons blancs) est en jeu ! Il est hors de question que Percin et les mulâtres soient élus !
Difficile de croire que Cyparis soit la première bande dessinée de Lucas Vallerie tant le récit est ambitieux (plus de 250 pages) et maîtrisé, que ce soit au niveau du dessin, inventif (avec des cartes postales ou des photos en noir et blanc intégrés au récit) et dynamique (un découpage très différent suivant les scènes) ou de la narration, parfaitement huilée. Notre homme, après avoir travaillé 10 ans dans le cinéma d’animation sur des projets comme Moi, moche et méchant ou Astérix, a en fait décidé de rentrer à la Martinique, île où il est né, pour s’immerger totalement dans le sujet de sa première bd dans laquelle les destins de divers personnages se croisent : ceux de la famille Guérin qui tenaient une usine produisant du sucre de canne et du rhum ensevelie sous la première coulée de boue, de croyants réfugiés dans l’église du mouillage pris au piège par l’éruption, d’autres anonymes (il y eut 28 000 morts en moins de 2 minutes) qui périrent dans la tragédie mais aussi de Cyparis qui survécut miraculeusement, protégé par le cachot dans lequel il avait été enfermé. Des békés, des mulâtres, des noirs, des chinois, des indiens…
Car c’est toute la société martiniquaise de l’époque que Vallerie dépeint là, en filigrane. Ses injustices (les blancs avaient la main mise sur l’île pendant que les noirs trimaient…), les influences musicales et culturelles venues des Etats-Unis tout proches ou la culture créole (le récit est ponctué d’expressions du cru qui apportent beaucoup de vraisemblance), en même temps qu’il raconte l’histoire de ce drame et pointe du doigt l’incompétence des élites politiques de l’époque. Un récit très réussi, à tous points de vue !

(Récit complet – La boîte à bulles)