BD. On a beau connaître l’histoire de Victor Frankenstein, cet étudiant en philosophie naturelle et en chimie qui, à force de recherche sur l’origine de la vie et la mort, parvient à donner vie à un corps inerte, assemblage de différentes parties de cadavres, avant de rejeter sa créature, réalisant alors qu’il a créé un monstre, la condamnant (et se condamnant aussi, mais ça, il ne le sait pas encore…) à la souffrance et au malheur, on est obligé d’être happé par le travail graphique sensationnel de David Sala. Déjà impressionnant de virtuosité sur ses 2 précédentes œuvres (Le Joueur d’échecs et Le Poids des héros), l’auteur revient avec cette adaptation magistrale du classique de Mary Shelley. Dans ce style expressionniste (avec Klimt et Schiele comme influences majeures) qu’il a choisi pour s’exprimer depuis quelque temps déjà. A la gouache et au pinceau, il met ainsi magnifiquement en scène ce drame : les paysages alpins (la famille Frankenstein vit en Suisse) sont grandioses et majestueux, rappelant l’insignifiance de l’Homme face à la nature ; les visages sont troublants d’expressivité. La narration est quant à elle parfaitement menée avec une belle maîtrise du rythme (avec, par exemple, l’utilisation récurrente de scènes muettes) et un découpage inspiré, qui abolit parfois les cases pour des compositions hallucinées soulignant la folie et le désespoir qui s’emparent des personnages. Un travail graphique de toute beauté mais surtout saisissant qui permet à Sala de mettre en exergue les thèmes forts à l’œuvre dans le roman d’origine (auquel l’auteur est resté fidèle, se permettant simplement d’ajouter un personnage féminin bienveillant et doux que la créature rencontre au début et qui lui donnera, plus tard, l’idée de demander à Frankenstein de lui créer une compagne et de modifier la fin pour la rendre plus « romantique » (dans le sens littéraire du terme) : la haine qui naît sur les cendres de la compassion, la différence, si difficile à accepter par l’Homme (qui est vraiment le monstre ici?) ou la relation parent/enfant décisive pour l’équilibre des êtres humains. Une adaptation fabuleuse !
(Récit complet, 220 pages – Casterman)



