DAY
0
Ben Barbaud a encore frappé. Ses rêves n’ont pas
de limites. Ses désirs ont à nouveau eu le dessus sur
la réalité. La programmation délirante de la nouvelle
édition du Fury Fest, c’est lui ! L’affiche
incroyable et totalement inédite en France est née de
ses envies les plus folles. Je l’imagine, crayon à la main,
en train d’ajouter les noms de groupes sur sa liste ‘tiens
ce serait cool de les faire venir eux’, ‘il me faut ce groupe
là, c’est obligé’.
Le Fury Fest n’est plus ce rassemblement ‘intimiste’
de têtes brûlées à Rezé ou à
Clisson. Installé pour la deuxième fois dans la capitale
des rillettes, le Fury Fest est devenu l’une des réunions
musicales les plus excitantes en Europe. A bouffer tellement d’hormones,
le festival a finalement accouché d’une programmation très
éclectique. Pas de doute, il s’agissait de l’événement
punk, hardcore et metal de l’année. Il aurait bien pu prendre
l’allure d’un ballon qu’on gonfle et qui éclate
dans un bruit sec en laissant un grand vide derrière. Ceux et
celles qui auront suivi la saga Fury Fest concernant les préparatifs
auront eu jusqu’au bout des sueurs froides. Dû à
un projet organisationnel rafistolé avec des bouts de cordes
de guitare, le Préfet de la Sarthe et sans doute le Maire du
Mans avaient laissé entendre que l’annulation pure et simple
planait sur la fête. C’était sans compter sur la
volonté incroyable des géniteurs de ce festival. A vingt
jours du top départ, les dés sont repris en mains par
une nouvelle équipe qui dans un élan furieux et efficace
décide de maintenir l’événement. On nous
a dit que ça s’est joué de peu, que ça s’est
fait à l’arrache et que les trois jours risquaient d’être
très…rock’n’roll... Bref l’essentiel
était sauvé et on se dit que de toutes façons,
ça ne pourra être que mieux comparé à l’édition
précédente.
Vous pensez bien qu’en bon résident manceau, je ne pouvais
rater ça. C’était impensable. Savoir que tous ces
groupes de légende (ou pas) allaient jouer à cinq kilomètres
de chez moi me faisait totalement halluciner, tel un gamin aux portes
d’une fête foraine (c’est plus ça qui fait
halluciner les gosses d’aujourd’hui ?). C’est
qu’ici, on n’est pas blasé par les concerts de prestige
car à part les venues exceptionnelles de Francis Cabrel et Gérald
de Palmas…il n’y a rien ou presque. L’espace d’un
long week-end, Le Mans allait devenir l’épicentre d’un
tremblement sonique extrême. Les murs de Marshall allaient se
dresser autour de trois autels (la Main Stage, la Forum Stage et la
Velvet Stage) pour une expérience unique. Ce devait être
aussi mon premier festival de ce type. Et je n’allais pas le regretter…ni
l’oublier.
DAY
1
Quarante heures de live pour quasiment cent groupes…ça
impressionne forcément. L’overdose peut-être vite
atteinte. Alors je décide de ménager mes grandes oreilles
en arrivant sur le site aux alentours de 15 heures. Les images sont
déjà fortes. Des files de voitures en stationnement. Des
parkings pleins. Une colline maculée de tentes façon patchwork
multicolore. Des hordes de métalleux aussi intelligents que des
troupeaux de bœufs avant la traite. Au sol des cadavres de bibine
qui donneraient l’impression que l’herbe est verte. Avec
mon petit bermuda beige, mes sandalettes, mon tee-shirt des HIPPIES
OF TODAY et mon chapeau texan; c’est sûr je dénote.
Ce qui n’échappe pas à deux ou trois crétins
qui se foutent de ma gueule. J’obtiens mon pass assez rapidement
mais on sent que dans la cabine c’est un peu le bordel. Je pénètre
enfin dans le Parc des Expos qui regroupe un ensemble de trois salles
couvertes. La scène en plein air n’aura finalement pas
vu le jour. J’effectue un premier repérage des différentes
scènes, histoire de prendre mes marques. Mais c’est la
faune qui me frappe d’abord. Moi qui, au quotidien, adore observer
les gens…je jubile. C’est bien simple, j’ai l’impression
d’assister à un défilé de mecs tatoués,
piercés, cloutés, vêtus de tee-shirts gore et gothiques
aussi nuls les uns que les autres. La bière coule à flots
pour des concours de rots d’une puérilité touchante.
Avalanches de stéréotypes. Je m’éclate. Le
spectacle a déjà commencé dans les allées
et je ne m’en lasserai pas un seul instant.
Pour moi, les hostilités
commencent avec les américains d’AMEN et leur punk rock
rentre-dedans. Casey Chaos, ex-chanteur de CHRISTIAN DEATH, assure le
show à lui tout seul. Survolté, extravagant et…ridicule,
le frontman saute partout avec la souplesse d’un éléphant
au réveil. Il y a un côté glam dans leur attitude
(fringues et maquillage) qui m’énerve mais la musique n’est
pas trop mal. Sans en faire des tonnes, le groupe pourrait être
bien plus efficace mais que voulez-vous, les américains ont une
notion du show qui leur est bien particulière.
|
JESU
et HIGH ON FIRE sont temporairement annulés sur la Velvet Stage
alors je décide de voir SICK OF IT ALL, les vétérans
de la scène hardcore new-yorkais. Public conséquent mais
concert décevant…à savoir sans surprise. L’impression
que les gars pointent à l’usine. Les morceaux défilent
avec leurs plans rapides et leur mosh parts stéréotypés.
Malgré les invitations des frères Koller à faire
les fous, leur set s’essouffle vite. Le gang aura sans doute ressorti
certains classiques de leur répertoire mais je n’accroche
pas.
La première
grosse sensation c’est de se retrouver devant la batterie gigantesque
de Monsieur Terry Bozzio une heure plus tard. L’ex-batteur de Frank
Zappa (pour faire court) et l’immense référence qu’est
le bonhomme dans le monde de la batterie a rejoint FANTÔMAS pour
sa tournée européenne. Que les fans de Dave Lombardo, le
tueur, se rassurent. Ce dernier travaille à nouveau avec ses potes
de SLAYER…alors Mike Patton s’est dit ‘tiens ce serait
sympa d’avoir Terry avec nous’. Pourquoi faire compliqué
quand on peut faire simple ? Caprice de gosse ou pas, FANTÔMAS
reste un laboratoire ouvert sur toutes expériences jouissives.
Le tank de drums fait face au pupitre bourré de claviers du Général
Patton. Entre les deux, Buzzo et Dunn, manches en main, statiques, les
yeux rivés sur leurs deux métronomes. La messe du petit
brun moustachu aux cheveux lissés en arrière peut commencer.
Son cartoon grind halluciné aux allures grandiloquentes et pleines
d’humour a l’avantage de faire tâche dans le programme
du festival. Alors tout le monde écarquille les yeux et observe
avec minutie les prières métalliques des deux dieux. La
pièce proposée cette fois se compose principalement des
morceaux de « The Director’s Cut » et de leur
dernier album « Suspended Animation ». Je la trouve
moins bonne, moins convaincante que celle à laquelle j’avais
assisté au Texas. Toujours à la frontière du gag
et de la prouesse technique, FANTÔMAS est insaisissable. Une vraie
machine folle aux mouvements subtilement contrôlés. Agrémentée
des élucubrations vocales de Mike Patton, elle s’emballe
toujours jusqu’au point de rupture; source des fameux décalages
de la bête. On a le droit à un long solo de Bozzio. On sent
que les gars s’amusent. FANTÔMAS a à nouveau assuré
mais m’a encore laissé sceptique. J’aimerais tellement
que la bande se mette à composer de vraies chansons au lieu de
s’apesantir sur ces clips épileptiques et hystériques.
L’ambiance est montée d’un cran avec les californiens.
Je traîne un peu partout, casse une croûte, m’abreuve
telle une bête au tuyau d’eau qui, sans discontinuer, coule
pour rafraîchir les meutes.

Jello
Biaffra
C’est
avec surprise que je vois la crinière grise du King Buzzo sur la
Main Stage. Prévus à minuit, Jello Biafra et ses comparses
des MELVINS se pointent à 21 heures !? Si je n’avais
pas eu la chance de traîner dans le coin à ce moment là,
j’aurais manqué ça !!! Les MELVINS entament l’intro
de « Plethysmograph » et voilà que déboule
Monsieur Jello Biafra en lunettes de soleil, casquette de flic et blouse
blanche. Excellent ! Jello, à plein dans son uniforme arpente
la scène comme un dément et dévore l’espace
comme un ogre affamé. Sa voix est intacte.
Accompagné du King Buzzo, de Dale Crover et d’un bassiste
remplaçant (mais je peux me tromper), l’ex-chanteur des DEAD
KENNEDYS se déchaîne dans un grand exercice théâtral.
Entre ses paroles cyniques, le maître se transforme en mime. Le
mime Jello. Et met en gestes chaque mot ou pensée. « McGruff
The Crime Dog » suit. Grande gueule, Jello revient sur la non
participation des français au conflit en Iraq. Il remercie le peuple
français d’avoir maintenu la pression sur leurs hommes politiques.
Le public apprécie. La bande enchaîne avec une première
reprise des DK « When Ya Get Drafted » très
réussie…mais que dire de « California Über
Alles » version Arnold Schwarzenegger. Le poing levé,
la salle entonne chaque refrain dans une excitation toute particulière.
Jello incarne les DK ! Grandiose ! |

Melvins
Après
des commentaires sarcastiques sur les SUV, la politique de W, le quatuor
revient à son répertoire et se donne à fond. Super
morceau que « Caped Crusader ». On a le droit à
un autre titre du projet (celui-ci devrait figurer sur un Ep à
paraître prochainement), à une autre reprise des DK que je
ne connais pas. Et puis la cerise sur la gâteau, on termine avec
un « Holiday in Cambodia » de feu qui met tout le
monde d’accord. Nous venons d’assister à un concert
exceptionnel et de grande qualité. Ça valait vraiment le
déplacement.
Entre deux concerts, je m’aperçois que les équipes
techniques ne perdent pas une minute. Elles s’activent avec calme
et efficacité malgré un planning d’enfer et forcément
épuisant. La toile de fond à l’image de la pochette
de leur dernier album « Kingwood » annonce l’arrivée
des suédois de MILLENCOLIN. J’ai l’impression qu’il
est déjà loin le temps où le skate-punk cartonnait
en Europe. Question de mode ? De marketing ? A part encore quelques
groupes de chez Fat Wreck, le style semble en perte de vitesse. La faute
aux roulettes ? Gros son pour les scandinaves pour un public assez
restreint et peu excité. Entre rock’n’roll, punk et
pop, la musique de MILLENCOLIN paraît standardisée et sans
étincelle. Avant de bouger, j’assiste, assis dans un coin
de la salle, à une bonne moitié de concert. Mes pieds ne
battent même pas la mesure. C’est mauvais signe.
Allez, je change de lieu et me plante en face des HIGH ON FIRE, déprogrammés
mais enfin présents. La bio de ce groupe américain a le
don d’ameuter les plus curieux. Des débuts sur Man’s
Ruin et Tee Pee Records jusqu’à cette toute nouvelle signature
sur Relapse, un troisième album enregistré par Steve Albini,
le gang de Matt Pike (ex-SLEEP) a le vent en poupe…surtout que Joe
Preston (ex-MELVINS), le bassiste vient de rejoindre le trio. La déception
est immédiate. Je m’attendais à un truc vraiment puissant
et gras. En guise de quoi, je me farcis une sorte de hard rock metal assez
insipide…donc pas accrocheur. Bizarrement, ça manque de force
et ce n’est pas les solos de Pike qui me font changer d’avis.
J’aime bien le son de basse à la UNSANE. Ça joue bien
mais je ne vois pas l’intérêt de rester plus de trente
minutes.
C’est qu’ANTHRAX se prépare sur la Main Stage. Souvenez-vous !
« Among the Living ». 1987. J’avais à
peine quinze ans et dans ma chambre je headbangais à me rompre
la nuque sur le thrash des new-yorkais. C’est avec la formation
de la grande époque que le groupe s’affiche ce soir. On oublie
les querelles. On pense aux gros chèques. Et on s’engouffre
dans la grande tendance actuelle : le retour des morts-vivants. Ce
ne sont pas les reformations à but alimentaire (TESTAMENT, DEATH
ANGEL, JUDAS PRIEST…) qui me contrediront. Mais bon…ANTHRAX
a toujours été un groupe fun et puis au début ça
le fait. « Among the Living », « Caught
In A Mosh », « Efilnikufesin », « Time »
(la reprise de Joe Jackson) et l’indéboulonnable “Antisocial”
de TRUST me font marrer. L’ambiance est à la fête…mais
dans ma tête, tout ça est bizarre. Toute cette culture passéiste
sent le sapin. Jamais je n’aurais imaginé voir ANTHRAX dix-huit
ans après leur album historique. Quelque part, je trouve ça
presque malhonnête même si Scott Ian et ses acolytes se dépensent
bien. Joey Belladonna et sa tignasse brune finissent par m’énerver.
Revival de merde ! Ce cirque pour trentenaires pansus et grisonnants
me gonfle et je n’y crois pas. Je passe du Jurassic Park à
la Velvet Stage et assiste malheureusement à la fin du concert
des CULT OF LUNA ; eux aussi reprogrammés à la va-vite.
Les deux longs morceaux que je déguste me font regretter d’avoir
perdu mon temps. Les suédois évoluent indéniablement
dans un post-rock metal très proche de celui d’ISIS mais
proposent une musique toute aussi fouillée et dangereusement évolutive
jusqu’à l’impact final. Largement instrumentale, leur
musique atteint des sommets émotionnels très intéressants.
Le chant me plaît moins. Leur set trop court me laisse sur ma faim
mais je ressors sur une note très positive.
Avec plus de sept heures de live dans les jambes, je rentre chez moi crevé
comme pas deux. Je me dis que le week-end vient tout juste de commencer
et que demain, le plaisir devrait être tout aussi intense. Lights
out ! (chRisA)
|